Ecrivaine guadeloupéenne, Gisèle Pineau est proche du mouvement littéraire de la créolité. Avec sa plume, elle paufine des portraits de femmes en souffrance, comme autant d’hommages rendus à leur condition.
Gisèle Pineau voit le jour à Paris en 1956. Ses parents sont Guadeloupéens. Treize ans plus tôt, son père quittait la Guadeloupe pour répondre à l’appel du général De Gaulle. Ce dissident reste dans l’armée française après la victoire face à l’occupation allemande. C’est ainsi que, dès son plus jeune âge, Gisèle entame une vie rythmée par les voyages. A cinq ans, la famille Pineau suit son chef de famille et part vivre en Afrique. D’abord le Congo puis le Sénégal. Des voyages entrecoupés d’un court séjour en Guadeloupe, durant lequel elle découvre la terre de ses parents. De l’approche de ces cultures africaines et caribéennes, Gisèle garde un sentiment d’universalité. L’écrivaine qu’elle est devenue se définit désormais à la fois africaine, française et antillaise.
Lors de son premier séjour aux Antilles, Gisèle rencontre sa grand-mère, Man Ya, qui vit toujours en Guadeloupe. Cependant, victime d’un mari violent, Man Ya quitte son île pour suivre ses petits enfants à Paris. Pour le plus grand bonheur de la petite Gisèle, sur qui Man Ya exerce une véritable fascination. Man Ya, c’est la Guadeloupe, son soleil, son quotidien, ses histoires qui ne sont pas des contes, bien au contraire ! Ainsi, Man Ya décrit à Gisèle les créatures de la nuit, les diablesses et les esprits qui se faufilent dans le noir et qu’on peut apercevoir quand on se lève avant l’aube. Elle lui raconte les hommes qui se transforment en chiens pour répandre le mal, lui narre les soucougnans, ces êtres qui retirent leur peau à la nuit tombée et s’envolent dans la pénombre… Man Ya fait revivre ces êtres maléfiques. Et la petite Gisèle boit ses paroles, s’émerveille et demande plus de détails. Elle frissonne de peur et de plaisir en écoutant ces récits créoles. C’est aussi l’occasion pour l’enfant de découvrir les rythmes et les sonorités de cette langue que ses parents ont négligée lorsqu’ils sont arrivés dans l’Hexagone.
En 1970, à l’adolescence de Gisèle, la grande famille, composée désormais de six enfants, quitte l’Hexagone pour la Martinique. Elle y reste trois ans avant de retourner en Guadeloupe. De retour sur la terre de ses origines, Gisèle s’imprègne de la culture créole, dont elle ne connaissait jusqu’à présent que quelques bribes, et poursuit ses études. Elle a déjà pris l’habitude de s’exprimer par l’écriture et retranscrit ses impressions dans de petits récits. Après avoir obtenu son baccalauréat, elle s’oriente vers la littérature. Retour à Paris, à l’université de Nanterre. Gisèle y entame un cursus de Lettres modernes. Elle aime les mots et les histoires, leur chaleur et leur présence. Pourtant l’étudiante se décourage rapidement. Trop d’analyses figées, de décorticages poussifs, les textes lui semblent perdre toute vie et toute saveur. Au bout de deux ans, Gisèle n’a plus d’argent pour financer des études qui ne lui plaisent qu’à moitié. Elle suit alors une formation pour devenir infirmière. Sans pour autant délaisser son amour pour les mots, Gisèle obtient un diplôme d’infirmière en psychiatrie.
En 1980, Gisèle épouse un Martiniquais avec qui elle part vivre en Guadeloupe. Sa profession, l’accompagnement des personnes tourmentées et fragilisées sur le plan psychologique, lui permet d’aborder une autre réalité. Celle de la population antillaise qui a migré vers l’Hexagone et qui cherche ses racines, celle des familles divisées, celle de ceux qui souffrent du chômage, omniprésent dans son île. Confrontée à cet univers, Gisèle prend pleinement conscience de la souffrance des femmes antillaises. En 1987, la jeune femme se lance dans l’écriture de nouvelles. La première, Paroles de terre en larmes, est retenue pour figurer dans un recueil édité par Hatier. Sept ans plus tard, La grande drive des esprits, son deuxième roman, reçoit le Prix Carbet de la Caraïbe et le Grand Prix des Lectrices du magazine Elle. Gisèle y décrit l’ascension puis la déchéance des hommes dans la Guadeloupe des années trente à soixante.
En 1995, avec L’espérance macadam, Gisèle se penche sur le statut des femmes aux Antilles. Celles qui sont battues par les hommes et qui souffrent chaque jour de leur condition. Le style de l’auteur est inventif et dynamique, son vocabulaire est imagé. L’espérance macadam, c’est le portrait de femmes. Des « bougresses-vagabondes » qui fument et boivent avec les hommes, et qui n’hésitent jamais à négocier une petite passe au détour d’un sentier ou derrière une case. Des « femmes-chiffes » qui se prennent pour des hommes et affichent leur violence comme un exutoire à leur douleur. Eliette, personnage principal du livre, est quant à elle une « femme-sauvée ». Elles sont rares, les « femmes sauvées », qui ont pris des coups, qui en ont gardé les traces mais se sont relevées, et élèvent leur enfants seules, mais dignes. Comme autrefois dans les récits de Man Ya, les personnages vivent, respirent, rient et pleurent. Leur douleur, leur résignation et leurs combats prennent forme sous la plume de Gisèle Pineau. Ecrits en français, ses romans fourmillent de mots créoles, une nécessité pour Gisèle qui décrit les tranches de vie des Antillais. L’espérance Macadam est récompensé par le prix RFO du livre en 1995.
Gisèle Pineau ne lâche plus l’écriture. Elle s’astreint à une discipline de fer : le matin elle écrit, l’après midi elle travaille avec ses patients. De retour chez elle le soir, elle se plonge dans la lecture de ses textes rédigés plus tôt dans la journée. Elle raconte les femmes et leurs souffrances, ainsi que les préjugés raciaux qu’elle a pu constater, tant dans l’Hexagone qu’aux Antilles. Et les livres s’enchaînent : L’exil selon Julia en 1996, dans lequel on retrouve Man Ya, qui, installée dans l’Hexagone, se languit de sa Guadeloupe natale. En 2002, Chair Piment retrace le parcours d’une femme hantée par le fantôme de sa sœur qui a péri dans un incendie, et qui quitte son île pour Paris. Fleur de Barbarie, en 2005, rend hommage à l’Américaine Joséphine Baker. Gisèle se reconnaît dans cette descendante d’esclaves qui, grâce son art, a réussi à conjurer le sort et à réaliser ses rêves d’enfants. Avec le personnage de la grand-mère en filigrane, Gisèle écrit sur les femmes qui se perdent, souffrent, se cherchent et, parfois, se retrouvent. L’écrivaine, emplie de voyages passés et à venir, continue de raconter les parcours des femmes, leurs douleurs et leurs errances, qui finalement les aident à voir au plus profond d’elles-mêmes.
Bibliographie
Fleur de barbarie, Editions Mercure, Paris, 2005 -Les colères du volcan, Editions Dapper, Paris, 2004 -Case mensonge, Editions Bayard jeunesse, Paris, 2004 -C’est la règle, Editions Thierry Magnier, Paris, 2002 -Chair Piment, Editions Mercure, Paris, 2002 -Caraïbe sur Seine, Editions Dapper , Paris, 1999 -L’âme prêtée aux oiseaux, Editions Stock , Paris, 1998 -L’exil selon Julia, Editions Stock , Paris, 1996 -L’espérance Macadam, Editions Stock, Paris, 1995 -La grande drive des esprits, Editions Le serpent à plumes, Paris, 1993 -Un papillon dans la cité, Editions Sépia, Paris, 1992