Les nuits et les jours de Querbes
Les nuits et les jours de Querbes
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... Olivier Maulin

par Alex (dimanche 9 décembre 2007)

A cause du causse

Querbes, c’est une expérience mystique. Ni plus, ni moins. C’est Jésus descendu de la Croix qui danse nu sur le causse. C’est Didier Labbé qui combat une radio avec sa clarinette sauvage. C’est la beauté pénible des étoiles. C’est tout l’amour du ciel qui vous tombe sur la gueule sans prévenir.

D’abord, je me suis méfié. La région est bigarrée. Un peu catholique dans les hauteurs, un peu hippie dans les profondeurs. Dans les débats, on devient vite pornocrate ou misogyne ou encore misanthrope. On en est presque à choisir les modalités de sa minable fin : le bûcher ou le verre de jus de carotte bio.

Heureusement, il y a la grange. Parce que Querbes, c’est une grange. Ni plus, ni moins. Quand la nuit tombe, quand les écrivains sont bourrés, la féerie commence. La grange s’illumine, une chauve-souris se met à danser, Jean-Marie Machado ouvre le capot de son piano et lui sort méthodiquement les tripes tandis que les étoiles pleurent.

Querbes, c’est une grange, vous dis-je. Une grange pourrie qui disjoncte en plein milieu du concert du Quartet Pulcinella ! Tout s’éteint, les lampions, les lumières, la maison, le ciel, c’est la panique, les ombres courent en silence de la maison à la grange, de la grange à la maison, les enfants s’excitent, les lampes de poche dessinent des ronds inquiétants qui tremblent dans la nuit, William Noblet tente la performance de rallumer la scène mais tout saute à nouveau, tout se barre en couille, tout… sauf la musique dans la nuit complète, musique pure enfin débarrassée des scories visuelles et qui prend soudain des airs de requiem universel.

Querbes, c’est l’expérience de la grange mystique. Ni plus, ni moins. C’est Monkomarok sur le causse. C’est Alima Hamel qui se déhanche, électrique, pieds nus, égyptienne, érotique à faire bander les anges, et qui chante Pessoa en portugais d’Alger dans un silence religieux et paradoxal où même les misogynes se prennent à adorer la Femme.

Je suis dehors, couché sur un banc, je regarde les étoiles, je regarde les ombres, je suis hanté, parole. Tiens voilà l’ombre de Bégaudeau qui passe, je l’alpague :

- Tu vois, Bégaudeau, ce que j’aime chez toi, c’est ton aisance aristocratique, tes airs de grand Seigneur. Quand je te vois arriver quelque part avec ton petit sac pourri en skaï noir, j’ai envie de chialer. Je me sens asthmatique. Toi Mick, moi Brian.

- Tu finiras en prison à force de raconter des conneries.

- Crois-moi si tu veux mon vieux, quand je regarde les étoiles, je me sens tout couillon, écrasé comme un œuf sur le plat. Je prends conscience de ma propre impuissance à parler du Beau, tu piges ce que je raconte ?

- Tu veux une bière ou un Marcillac ?

- Un Marcillac.

A côté du tonneau-enseigne, un couple d’adolescents adorables tient avec un grand professionnalisme la planche-bar posée en travers de la porte d’une cave, caverne d’Ali Bibine. Le jeune barman semble impressionné par la présence de deux jeunes écrivains parisiens.

- Encore vous ! On voit que vous payez rien du tout ! Allez plutôt écouter le concert ! On va à la faillite si ça continue ! Fin du festival pour cause d’ivrognerie abusive ! J’ai jamais vu ça !

On s’adosse au tonneau comme deux vieux cow-boys.

- Ma bouteille perso, garçon !

Je sers deux verres. On trinque. Le barman hausse les yeux au ciel et s’accoude à la planche.

- Heureusement qu’il y a le jazz, dit-il en soupirant. Parce que vous les écrivains, vous êtes vraiment des caves.

Tout le monde se marre.

Le concert se termine. Applaudissements. Les ombres sortent de la grange, viennent au bar, la jeunesse se remue, on se prépare pour la grand-messe mais on ne le sait pas encore. Léonora Miano vient boire un coup. Elle continue à distribuer ses coups de pompe à la bonne conscience occidentale qui considère les Africains comme des enfants innocents et forcément victimes. Des dents grincent. Une petite documentaliste en vadrouille parle de Prévert que François Cancelli et Jean-Luc Debattice ont récité ce matin. Bégaudeau doit rentrer à Brest filmer les grues.

- Toute la nuit dans le train, t’y crois, toi ?

- C’est la gloire, mon vieux.

- La gloire mon cul. C’est juste un train de nuit pourri. Allez salut Maulin. Je t’apporterai des oranges.

- Salut Mick. Rendez-vous à Vendôme.

On s’installe pour le dernier concert. C’est le combat de la radio et de la clarinette. Un moment intense et inouï. Labbé a les yeux fermés tout le long. Il couvre les voix du monde, ensevelit les miasmes, se décompose, nous décompose, torture le réel, impose sa Beauté, fait trembler l’univers. C’est viril, sauvage, tout en muscle bandé, débridé, c’est la vie qui explose, le membre dressé qui gonfle, si beau, et qui gicle, si loin, c’est les couilles bien pleines, la beauté brute de la caillasse, la voie lactée, la vie et sa puissance. Les femmes se pincent les lèvres, moi aussi, la clarinette continue de chercher loin sous la terre des pelletées d’idéal qu’elle balance en feu d’artifice dans le ciel encombré d’amour. Et c’est là que c’est arrivé. Tout à coup. Brutalement. Ça a glissé comme une motte de beurre sur un iceberg. Je suis parti en vrille, rattrapé par les étoiles, aplati par l’amour, crêpe d’auteur impuissant noyé par la puissance du son. Je suis sorti sur le causse. J’ai dansé tout seul dans la nuit. J’ai convoqué mes fantômes. J’ai pleuré d’extase. Je débordais d’amour et de beauté à ne plus savoir quoi en foutre. J’étais l’ahuri du causse ! Le misanthrope amoureux des hommes ! Le misogyne adulant les femmes ! Le pornocrate de la chasteté ! J’ai levé les bras au ciel, défiant les étoiles, l’aube rose pointait derrière les champs de maïs, je tournais au ralenti, je me décomposais lentement, tendrement, et puis j’ai explosé en gerbe d’esprit saint et me suis répandu sur un prés, dans la fraîche rosée, tout assommé d’espoir.

Quelques heures de sommeil plus tard, un voile épais de brume avait pudiquement recouvert le scandale de Querbes. J’ai bu un café sur le pouce et une sympathique hippie bosno-champenoise accompagnée d’un Alsacien déjanté m’ont ramené à la gare de Capdenac dans une voiture pourrie. Premier virage, ça sent l’embrouille.- C’est bon comme ça ? demande la sympathique hippie bosno-champenoise à l’Alsacien déjanté vautré à l’arrière.

- Ouais, ça peut aller.

- Je reste en troisième ?

- Tu peux rétrograder en seconde.

J’ai un doute.

- T’as ton permis ?

- Non.

- Tu sais conduire ?

- Non.

- Alors tout va bien.

Olivier Maulin

Page mise à jour le : 2 décembre 2007.

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